Les langues officielles en évolution

Allocution de
Daniel J. Caron
Président du Conseil du Réseau des champions des langues officielles et Bibliothécaire et archiviste du Canada

Remarques de bienvenue et remerciements

Remerciements particuliers

Remerciements généraux

Merci de votre présence. Je me réjouis à la perspective d'un échange de points de vue animé et fructueux et j'espère que mes remarques susciteront diverses idées et questions.

J'espère également que je pourrai contribuer à actualiser les discussions sur les langues officielles de manière à ce que nous puissions mieux relever les défis des prochaines années.

Table des matières

Remarques préliminaires

Les langues officielles ont depuis toujours été un enjeu au sein de l'administration publique canadienne et plus généralement dans la société canadienne. Célébrées par les uns, honnies par les autres, les langues officielles ont parcouru le dur chemin allant de principes fondateurs à règles administratives.

Le contexte actuel, que des mots comme « mondialisation » et « migrations » définiraient probablement le mieux, soulève un grand nombre de questions sur les langues, leur usage et, au bout du compte, leur pertinence et leur survie.

Il est crucial de renouveler le discours sur cette question et de le recentrer autour des éléments traditionnels qui ont fondé sa pertinence et autour des éléments nouveaux qui devraient enrichir cette pertinence.

Au départ, il ne s'agit pas de défendre une ou deux langues, mais davantage d'assurer la viabilité et la pérennité de nos principes fondateurs et d'en tirer avantage dans le contexte et l'environnement de nos sociétés contemporaines. La défense de l'anglophonie ou de la francophonie relève d'un tout autre débat de nature mondiale; ce que Le Monde diplomatique a à juste titre appelé « La bataille des langues ».

Ce qu'il faut retenir comme point de départ est que l'espace anglophone et l'espace francophone expriment des visions du monde et que la maîtrise de ces langues permet d'atteindre ces espaces, leurs richesses, leurs pensées, leurs traditions démocratiques et, bien entendu, leurs marchés.

Après avoir examiné le contexte actuel de mondialisation et l'importance des langues dans ce nouvel environnement, j'aimerais aborder la question des raisons qui font de ce dossier un élément crucial de la vie collective canadienne. Ce premier élément forme, à mon point de vue, un des deux piliers de la raison d'être et de la pertinence de cette question pour l'administration publique canadienne et la société canadienne dans son ensemble.

J'explorerai par la suite de mon deuxième thème, c'est-à-dire l'avantage comparatif du bilinguisme pour les individus et les organisations. Je voudrais également discuter de l'utilité du français et de l'anglais pour la société canadienne dans l'environnement mondial.

Enfin, je vous ferai part de certaines idées sur la manière d'appliquer concrètement et de pratiquer le bilinguisme – abstraction faite des simples exigences de la traduction et autres activités du même genre.

Introduction

Pourquoi avons-nous un tel débat? À quel point est-il pertinent pour des fonctionnaires canadiens?

Il y a de nombreuses raisons à cela :

1. Contexte actuel

Pour comprendre notre propre situation, il est important selon moi de tenir compte de ce qui se passe ici et ailleurs, autour de nous.

Je ferais d'abord remarquer que certaines choses sont en pleine évolution et que, comme bien d'autres éléments et composantes de notre société, les langues sont touchées par des changements socioéconomiques et démographiques, lesquels procurent de nouvelles occasions de s'assurer que nos valeurs – à titre de nation et en tant que fonction publique – soient réelles et encore plus indispensables.

La mondialisation et l'accroissement des échanges commerciaux entre les pays, les nouveaux marchés et les migrations qu'ils engendrent, ont mis au jour de nouveaux enjeux, dont l'un est manifestement lié aux langues.

En voici un exemple :

Aux États-Unis, il devient de plus en plus évident que l'espagnol est largement utilisé et joue un rôle dans tous les domaines de la vie économique et sociale. Pour la première fois cette année, l'espagnol a été accepté à titre de langue « officielle » pour la présentation de communications dans le cadre du congrès annuel de l'American Society of Public Administration, en Floride. Cette nouveauté constitue, à mon avis, un indicateur important de l'utilisation accrue de multiples langues. Cette réalité existe déjà pour le Canada, à la fois en théorie et en pratique.

Nous sommes clairement avantagés à ce sujet par rapport à bien des pays : depuis le tout début, nous avons travaillé et nous nous sommes transformés en tant que nation dans le contexte d'une dualité linguistique.

2. Premier pilier – Racines et raisons

Comme vous le savez, un pays repose sur ce que nous appelons des « principes fondateurs ». Ces derniers illustrent la manière dont les citoyens souhaitent organiser leur vie en société. Cet élément central de notre héritage fournit une orientation à nos institutions dirigeantes.

Alors que le Canada prenait forme, les autorités britanniques ont beaucoup débattu des moyens de faire en sorte que la création de ce nouveau pays repose sur l'esprit véritable d'un souverain légitime. Nous retrouvons dans les documents constitutionnels du Canada de nombreux exemples qui indiquent que l'on reconnaissait à l'époque la nécessité de conserver les traditions françaises et britanniques dans les domaines du droit civil, des méthodes de tenure et des principes démocratiques, et de prendre en considération l'usage du français et de l'anglais pour assurer la viabilité du nouveau pays dans le respect de tous ses citoyens.

En 1865, cette reconnaissance a même mené à une déclaration de l'un des Pères de la Confédération, sir John A. Macdonald, selon lequel la confédération constituait la forme de gouvernement la mieux adaptée au Canada – en raison des différences régionales et de la dualité linguistique. D'après sir Macdonald, pour que le Canada soit viable, il fallait trouver un modèle de gouvernement qui permette aux « différences » de coexister et de contribuer à l'évolution et au fonctionnement du pays.

Les valeurs canadiennes en matière de dualité linguistique sont inscrites dans les documents fondateurs du Canada, c'est-à-dire les textes des lois constitutionnelles de 1867 et de 1982. Ces valeurs nous ont suivis tout au long de notre voyage en tant que nation. Elles sont demeurées vivantes parce qu'elles ont toujours été appuyées par notre conception fondamentale du Canada à titre d'État de droit et par plusieurs décisions judiciaires importantes.

Un exemple récent:

Dans une décision très récente dans l'affaire Caldech, la Cour suprême du Canada a confirmé l'importance du principe de l'égalité réelle des deux langues officielles. Selon la Cour, l'égalité linguistique en matière de prestation de services peut comprendre l'accès à des services dont le contenu est distinct. Il se peut donc en effet que des services identiques pour chacune des communautés linguistiques ne suffisent pas à respecter les obligations linguistiques qui s'imposent aux institutions fédérales et que celles-ci doivent tenir compte des besoins particuliers de la minorité linguistique pour élaborer et mettre en œuvre leurs services.

Cet exemple est très intéressant étant donné qu'il illustre à quel point nous sommes profondément ancrés dans nos principes fondateurs. En outre, l'affaire cadre directement avec l'esprit du Report of the Attorney and Solicitor General Regarding the Civil Government of Quebec, transmis en 1766 à The Right Honourable the Lords of Committee of Council for Plantation Affairs.

L'objectif du document était de rendre compte de mesures visant à mettre fin à un certain désordre civil dans la colonie. L'une des mesures se rapportait à l'administration de la justice. Elle comportait l'embauche d'un juge en chef et de trois juges pour seconder celui-ci. On précisait que « [tous devraient] connaître le français et l'un d'entre eux en particulier devrait être au courant des usages français […] ». [traduction]

Comme nous venons de le voir, ces principes fondateurs sont indispensables à la compréhension des valeurs de la société canadienne et cette connaissance est essentielle pour nous assurer qu'elles sont reflétées dans nos gestes quotidiens.

Conséquemment, la question des langues officielles demeure donc au cœur du fonctionnement de l'administration publique canadienne, car ces principes fondateurs nous rappellent que nous ne pouvons nous satisfaire de concevoir les documents dans une langue et de les traduire dans l'autre a posteriori. On se prive ainsi d'une richesse incalculable, qui se traduit par une perte de sens pour l'ensemble des citoyens et citoyennes.

3. Deuxième pilier – Avantages comparatifs

Je passerai maintenant au deuxième pilier se rapportant à la question.

Les tendances mondiales sont en train de nous rattraper : les travailleurs sont de nos jours plus mobiles, et nous voyons régulièrement des équipes formées de personnes se trouvant un peu partout dans le monde. Tout cela renforce l'argument selon lequel les capacités langagières constituent plus que jamais un avantage décisif pour tous. Et les compétences linguistiques s'avèrent un avantage comparatif très important à la fois pour les organisations et les pays.

Pour les individus

La mondialisation offre aux individus des possibilités de se démarquer professionnellement, car l'acquisition d'une ou de plusieurs langues secondes permet de développer un avantage comparatif certain sur le marché du travail. Ils peuvent interagir avec plus d'interlocuteurs, augmenter le niveau de compréhension qu'ils ont de leur réalité respective et ainsi intervenir auprès d'eux avec plus d'efficacité et de pertinence. La maîtrise d'une langue supplémentaire représente en définitive l'acquisition d'un avoir précieux pour les individus.

Cet apprentissage permet également de considérer l'acquisition de langues dans la perspective du respect et du leadership. En effet, considérer l'autre en s'adressant à lui et en lui permettant de communiquer avec la langue de son choix démontre une considération qui se traduit par le renforcement du lien de confiance entre les personnes et l'installation d'un respect mutuel, ce qui ne manque pas de mettre en place des conditions nécessaires à l'exercice d'un leadership dynamique et solide. Dans le contexte de l'administration publique et de son renouvellement, comme le Greffier l'a mentionné dans son 16ième rapport au Premier ministre, il en va de la qualité des services offerts, de même que de l'établissement et du maintien d'un climat de travail essentiel à l'atteinte de résultats qui correspondent aux besoins et aux exigences élevées des Canadiens.

En fait, comme l'écrit le philosophe français Georges Gusdorf : « ... le langage n'existe pas avant l'initiative personnelle qui le met en mouvement ». Cette affirmation s'applique également au bilinguisme, qui ne peut réellement exister sans la volonté et l'initiative individuelle. La responsabilité individuelle fait donc partie intégrante de la maîtrise des langues officielles et de la vitalité de la dualité linguistique canadienne.

Pour les organisations

En réalité, une organisation qui n'attache pas beaucoup d'importance aux langues peut commettre une grave erreur pouvant lui être préjudiciable. Lorsqu'une organisation s'occupe bien des langues, peu de gens le remarquent, mais lorsqu'elle n'y accorde pas suffisamment d'attention, elle en paye le prix sur les plans de la productivité et de la réputation. Les organismes du secteur public qui améliorent leur capacité de fonctionner et de fournir des services dans les deux langues officielles comprennent mieux les besoins et les attentes de leur clientèle. En outre, ils renforcent leurs liens avec les citoyens et les clients par une confiance accrue. Tout cela augmente leur efficacité. Dans ce sens, les employeurs partagent avec leur personnel la responsabilité d'encourager l'apprentissage et l'utilisation des langues officielles.

Pour le pays

L'essor économique et culturel d'une nation reste en lien direct avec les questions linguistiques.

D'un point de vue strictement économique, le Canada a développé une industrie de la langue qui représente plus de 6 % du marché mondial. Selon le Conference Board du Canada, l'industrie de la langue représente près de 52 000 emplois à travers le pays. Ceci représente une expertise enviable dans un monde qui se veut de plus en plus ouvert et sans frontières.

Mais encore, le Canada est, je crois, un des rares pays d'envergure dont les deux langues officielles lui permettent à la fois d'être membre du Commonwealth et de l'Organisation internationale de la Francophonie. Voilà un avantage indéniable pour notre pays quant à son rayonnement et son accès à près d'une centaine de pays.

4. Quelques idées quant à la mise en œuvre concrète et à la pratique du bilinguisme

Nous en sommes maintenant à renouveler notre fonction publique. C'est une occasion exceptionnelle d'épouser les valeurs liées au bilinguisme, de mettre à profit nos traditions et de nous servir de ces points forts pour obtenir de meilleurs résultats dans le nouvel environnement. Les fonctionnaires eux-mêmes façonnent l'avenir de la fonction publique, et les langues officielles constituent une partie fondamentale de ce processus.

À cet égard, il nous faut laisser de côté un « bilinguisme lié à des obligations » pour continuer de progresser vers ce que je qualifierais de « bilinguisme nécessairement positif et adopté volontairement ». À cette fin, nous ne devons pas nous limiter aux règles et règlements, mais examiner nos valeurs, qui appuient clairement la dualité linguistique.

Si le cadre réglementaire en matière de langues officielles donne à l'État canadien divers moyens, il ne représentera jamais qu'un moyen et non une fin en soi. Pour arriver à faire vivre ces outils, à leur donner leur pleine valeur, il apparaît impératif de les dépasser, d'aller au-delà de la réglementation et de la normalisation pour entrer de plain-pied dans le territoire des valeurs et de la responsabilité.

Les fonctionnaires du 21e siècle ont cette valeur en commun. Ils doivent tous partager la responsabilité de la mettre en pratique dans leur travail quotidien. Grâce à leurs capacités langagières, ils sont davantage en mesure d'avoir accès à des connaissances et à des renseignements pertinents. À son tour, cet état de fait encourage une fonction publique plus représentative, plus cohérente, plus pertinente et plus efficace, qui est mieux placée pour servir les Canadiens et Canadiennes et leur fournir des services.

Du point de vue de la culture organisationnelle, le renouvellement de la fonction publique représente également une occasion d'aller de l'avant en s'appuyant sur l'opinion positive des fonctionnaires fédéraux à l'égard des langues officielles, opinion qui est clairement ressortie d'une étude de 2002 effectuée pour l'Agence de la fonction publique du Canada.

Nouvelles façons de faire

Nous comprenons l'importance du rôle joué par les langues dans la société. Nous savons que nous disposons de certains outils – des lois, des politiques, des règlements, etc. Nous savons également que nos valeurs et nos traditions constituent les fondements sur lesquels repose notre travail afin de répondre aux attentes des Canadiens et Canadiennes.

Comment pouvons-nous regrouper tous ces ingrédients et les mettre en pratique?

D'abord, il faut avoir une attitude positive face à cette richesse. Il est important de passer du paradigme instrumental À quoi me sert la maîtrise des langues officielles? à celui plus opportuniste et plus positif de quelles possibilités m'ouvrent leur maîtrise?

Au moment de prendre cette nouvelle direction, nous pouvons accomplir beaucoup de choses sous les quatre rubriques suivantes : élaboration d'une politique publique, apprentissage, connaissance des actualités canadiennes et image.

Premièrement, l'élaboration d'une politique publique doit reposer sur des références qui proviennent des deux langues officielles (p. ex. la richesse de la common law et du code civil) pour rendre compte des points de vue et des préoccupations des deux communautés linguistiques. En outre, lorsque nous publions des documents et du matériel, nous assurons-nous qu'une bibliographie exhaustive comprenne des sources des deux langues officielles pour mettre à profit la richesse de notre patrimoine?

Deuxièmement, en ce qui concerne l'apprentissage, nous avons profité de l'excellent travail accompli par l'École de la fonction publique du Canada pour développer des outils d'apprentissage des langues officielles. Par exemple, l'École a mis au point des outils en ligne (c'est-à-dire une suite de produits d'apprentissage en ligne) grâce auxquels les étudiants peuvent apprendre à leur propre rythme. Ces outils, qui appuient la formation en langue seconde des niveaux débutant à avancé, permettent à tous les fonctionnaires d'avoir accès à du matériel en tout temps, sans frais, à partir de leur domicile ou du bureau.

Le plan d'apprentissage constitue un autre outil très important qui devrait englober le perfectionnement des connaissances et des aptitudes linguistiques. Nous pouvons également mettre à profit certains programmes offerts par des universités et des collèges, ainsi que ceux du secteur privé dans l'ensemble du Canada.

Troisièmement, il faut reconnaître qu'il ne suffit pas de lire le Globe and Mail et l'Ottawa Citizen pour comprendre les actualités canadiennes. Afin de développer un point de vue global, il est important de consulter des sources des deux langues officielles qui font davantage ressortir les caractéristiques linguistiques et régionales de notre pays.

Quatrièmement et finalement, l'image joue un rôle déterminant. Il s'avère assez facile de s'assurer que les outils de promotion du Canada présentent une image bilingue de notre pays, dans nos ambassades par exemple. De plus, lorsqu'on préside une réunion, il semble important de s'adresser dès le départ aux participants dans les deux langues, de manière à faire en sorte que tous se sentent à l'aise de s'exprimer dans la langue de son choix. Enfin, pourquoi ne pas envisager que les sessions d'orientation offertes aux nouveaux employés de la fonction publique se fassent de façon bilingue plutôt que dans chacune des langues officielles?

Conclusion

En conclusion, il faut reconnaître et respecter les langues officielles par égard pour nos collègues et la population canadienne. C'est une question de viabilité institutionnelle et constitutionnelle, de renforcement de nos avantages comparatifs et d'accroissement du dynamisme des valeurs canadiennes dans notre vie quotidienne. En bref, cela signifie respecter nos propres principes fondateurs.

L'avenir des langues officielles au Canada dépend de notre volonté et de notre capacité de faire en sorte que la dualité linguistique fonctionne. Nous n'avons pas besoin d'attendre de nouveaux règlements, nous devons nous servir de ce qui est à notre disposition, respecter nos valeurs et aborder la dualité linguistique de manière créative et innovatrice.

Nous devons établir clairement que les Canadiens et Canadiennes s'attendent à ce que les institutions de la fonction publique fédérale soient bilingues, non seulement pour servir les citoyens dans la langue officielle de leur choix, mais également pour alimenter une réflexion stratégique à partir du travail et des idées provenant des deux communautés de langue officielle.

C'est important, possible et il s'agit de la meilleure manière de faire vivre cet avantage comparatif que le Canada a développé au cours des ans. La richesse du travail au gouvernement fédéral vient de cette capacité que nous avons de puiser dans ces deux approches différentes que sont, par exemple, le droit civil et le droit commun et d'être novateurs dans nos solutions. L'unilinguisme ne représente pas une réponse adéquate au nouveau vivre ensemble qui se dessine.

Nous ne devons pas oublier non plus que le bilinguisme constitue une responsabilité partagée entre les employés et les employeurs, les organisations et les individus.

À tous les points de vue, la fécondité des langues officielles continuera de se réaliser dans la mesure où chacun et chacune d'entre nous y contribuera à travers un engagement de tous les instants.

Nous continuerons de progresser vers l'accomplissement de notre dualité linguistique grâce à la participation et à l'engagement durable de tous en ce qui concerne le développement des langues officielles au Canada.

Merci!

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